Le cadmium dans
l'alimentation
En mars 2026, l'Agence nationale de sécurité sanitaire a fait une annonce rare. Près d'un Français sur deux est surexposé au cadmium par son alimentation quotidienne. Le pain, les pommes de terre, les céréales du petit-déjeuner en sont les principales sources. Ce métal lourd, classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction, ne relève pas d'un comportement individuel à corriger. Il pose une question qui dépasse le geste alimentaire : pourquoi nos sols, et donc notre table, contiennent-ils ces doses, et qu'est-ce qui peut changer ?
De quoi parle-t-on précisément
Le cadmium est un métal présent naturellement dans la croûte terrestre. Sa particularité tient à sa mobilité chimique : il se solubilise facilement dans l'eau du sol et migre vers les plantes, qui l'absorbent par leurs racines comme s'il s'agissait d'un nutriment. Il se concentre ensuite dans les grains, les tubercules et les feuilles. Une fois ingéré par l'humain, il s'accumule dans le foie et les reins sur plusieurs décennies. Sa demi-vie biologique est estimée entre vingt et trente ans, ce qui signifie que chaque apport s'additionne lentement au stock déjà présent dans l'organisme.
Le seuil sanitaire de référence est fixé par l'Autorité européenne de sécurité des aliments à 2,5 microgrammes par kilogramme de poids corporel et par semaine. L'étude de l'ANSES publiée en mars 2026 a montré que la population française moyenne dépasse ce seuil, avec des taux particulièrement marqués chez les enfants de moins de trois ans, dont 36 % se situent au-dessus des seuils tolérables. À l'échelle de la population générale, 14 % des adultes sont concernés.
D'où cela vient
Deux origines principales coexistent. D'abord une présence naturelle d'origine géologique : certains sols calcaires, comme ceux de Champagne, des Charentes, du Jura ou des Causses, contiennent naturellement plus de cadmium que d'autres, parce que la roche dont ils sont issus en contient déjà. Ces zones sont cartographiées par le Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS), opéré par le BRGM et l'INRAE. Ensuite, une source agricole : les engrais phosphatés utilisés depuis des décennies contiennent des résidus de cadmium issus des minerais dont ils sont tirés. Leur épandage sur les grandes zones céréalières a ajouté, au fil du temps, une dose supplémentaire à celle déjà présente dans la roche.
La plante la plus efficace pour absorber et concentrer le cadmium est le blé dur, ce qui explique pourquoi les pâtes et le pain en sont les premiers vecteurs alimentaires. Le règlement européen sur les fertilisants adopté en 2019 a introduit un plafond de cadmium dans les engrais phosphatés, mais son application est progressive, et les sols déjà chargés le resteront plusieurs dizaines d'années.
Ce que cela change concrètement
Les effets documentés concernent principalement les reins, où le cadmium dégrade le fonctionnement des filtres rénaux sur le long terme, et le squelette, où il fragilise la densité osseuse. Le Centre international de recherche sur le cancer le classe cancérogène certain pour l'homme (groupe 1), principalement pour le cancer du poumon en exposition professionnelle, et cancérogène probable pour les cancers du rein et du sein en exposition alimentaire. Les études épidémiologiques montrent aussi un lien avec le diabète de type 2 et certaines maladies cardiovasculaires, même si les mécanismes exacts sont encore à l'étude.
Chez les enfants, l'enjeu est double. Leur rapport entre quantité ingérée et poids corporel est plus défavorable, et leur alimentation est très concentrée sur les céréales, qui sont précisément les vecteurs principaux. L'ANSES recommande de ne pas modifier brutalement leur régime, les céréales et le pain restant des apports nutritionnels importants, mais d'en varier les origines et les formes.
Quels territoires sont concernés en France
La carte des teneurs en cadmium des sols publiée par GisSol distingue plusieurs zones où les teneurs sont plus élevées que la moyenne nationale. Les sols calcaires du bassin parisien, les Charentes, le Poitou, le Jura, les Causses du Quercy et certaines parties de la Provence calcaire présentent les teneurs les plus fortes. La Nouvelle-Aquitaine intérieure et le Centre-Val de Loire sont particulièrement concernés par la combinaison sols calcaires et céréaliculture intensive.
À l'inverse, les sols acides du Massif central, de Bretagne ou des Vosges présentent des teneurs plus faibles. Mais la géographie des sols ne détermine pas seule l'exposition des habitants. Le blé consommé dans une ville peut provenir d'une région à teneur élevée, et les produits transformés mélangent des farines d'origines variées. C'est ce qui rend la question de l'étiquetage d'origine géographique des céréales, aujourd'hui partiel, un levier discuté pour les années à venir.
Ce qui est débattu, ce qui ne l'est pas
Le consensus scientifique est établi sur plusieurs points. Le cadmium est toxique aux niveaux mesurés, les sols français en contiennent suffisamment pour générer une exposition chronique, et les enfants sont proportionnellement plus exposés que les adultes. Les organismes publics concernés (ANSES, EFSA, OMS) convergent sur ces constats.
Les discussions portent sur l'ampleur exacte des effets à faibles doses répétées sur le long terme, sur la vitesse à laquelle le cadmium s'accumule réellement selon l'âge et le régime alimentaire, et sur l'efficacité comparée des politiques publiques pour le réduire. Les chercheurs s'interrogent encore sur la part relative de l'origine naturelle et de l'origine agricole dans les teneurs actuelles des sols. Du côté politique, la trajectoire de réduction du cadmium dans les engrais phosphatés prévue par le règlement européen est contestée sur son calendrier par plusieurs associations environnementales, qui la jugent trop lente au regard des données sanitaires.
Sources et pour aller plus loin
- ANSES Étude de l'alimentation totale infantile 3 et alerte nationale sur l'exposition au cadmium, anses.fr, mars 2026.
- EFSA Autorité européenne de sécurité des aliments, avis scientifique sur le cadmium alimentaire, dose hebdomadaire tolérable de 2,5 µg/kg p.c., efsa.europa.eu.
- GisSol Groupement d'intérêt scientifique sur les sols, cartes du Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS) et teneurs en cadmium des horizons de surface, gissol.fr.
- INRAE Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, travaux sur le transfert sol-plante du cadmium et le rôle des engrais phosphatés.
- CIRC Centre international de recherche sur le cancer, classification du cadmium en groupe 1 (cancérogène pour l'homme).
- UE Règlement 2019/1009 relatif aux fertilisants UE, plafonds progressifs de cadmium dans les engrais phosphatés.